Poète, prends ton luth et entre dans la lutte !
Les lecteurs de recueils de poèmes ne sont pas nombreux, et certains éléments permettent de le comprendre.
Très souvent, ces recueils sont trop longs et deviennent, page après page, fastidieux à l’excès.
Certains auteurs se dissimulent dans l’hermétisme et utilisent avec prétention un vocabulaire spécieux droit issu de quelque « dictionnaire des mots rares et précieux ». Ce procédé, dérisoire et usé, n’apporte rien.
Enfin, de nombreux poètes reprennent à l’infini des thèmes en usage depuis l’Antiquité. Déception supplémentaire, ils les reprennent sans les présenter sous un jour original. Bref, ils proposent des « copier / coller » besogneux sur lesquels l’esprit glisse, aucune aspérité nouvelle ne piégeant l’attention.
Dans son recueil récemment édité, Krystyna Umiastowska louvoie avec une telle maîtrise parmi ces écueils qu’elle offre à ses lecteurs un recueil qui alerte et captive du premier au dernier vers.
Au demeurant, Poète, prends ton luth, et entre dans la lutte ! ménage plusieurs points positifs qui en renforcent l’impact :
• Une versification très variée : vers libres ou rimés, vers blancs, vers monorimes, laisse médiévale.
• Un rythme soutenu, conséquence de l’utilisation de vers courts (parfois brefs). Le poème Paris en est l’exemple le plus frappant : on pourrait s’y enliser ; au contraire on le survole (versification dite galopante) mais sans rien manquer d’essentiel.
• Le vocabulaire, plutôt soutenu, reste volontairement accessible. Un relâchement occasionnel et justifié (« Foutez-la paix aux marmots ! », « c’est parce que j’ai la frousse ») cuirasse le ton dans certains textes qui se veulent positivement agressifs.
Krystyna ne recule pas devant l’invective dès qu’ elle la juge indispensable.
• Les poèmes sont de longueur très variée : de 32 syllabes pour Adolescence à plus de deux cents vers pour Paris. Cette alternance, très souhaitable, donne une respiration à l’ensemble et permet au lecteur de reprendre la sienne.
On notera, page 54, dans un micropoème sans titre : sept substantifs seulement, mais chaque mot se montre lourd d’une signification convaincante ; pas un mot de trop, mais chacun des termes renforce le message qu’insuffle le précédent. On court, oui, mais on court à l’essentiel.
• L’humour, enfin, est omniprésent, parfois impertinent : « Ôtez vos pattes de là » ; « comment ça ? » Ceci nous change de tant de recueils austères, parfois monacaux. On peut lutter avec le sourire. N’oublions jamais la terrible sentence de Montesquieu : la gravité est le bouclier des sots. Il convient par conséquent de savoir en doser l’usage.
Krystyna reconnaît avoir peu fréquenté l’œuvre d’Emile Verhaeren (1855-1916). C’est donc spontanément et sans esprit d’imitation qu’elle adopte un style proche, presque à s’y méprendre, de celui du chantre de la Flandre. Entendons par là : usage de vers le plus souvent assez courts, rythme rapide, parfois saccadé (proche de la poésie épique) et surtout grande originalité strophique.
Chez Krystyna, peu de place pour l’interminable et sempiternelle caravane des quatrains en alexandrins. Témoin cette Valse à trois et quatre temps qui déroule des strophes de 4, 6, 18 et 5 vers, ceux-ci comptant 3, 6 ou 8 syllabes. Témoin encore la splendide désescalade strophique rencontrée dans Brumes de novembre, avec 32, 20, 4 et 2 vers par strophe, la dernière, dans sa brièveté, mettant clairement en lumière une conclusion positive : Je reste ici / Vivre ma vie.
Pour conclure, on trouve dans Poète prends ton luth, et entre dans la lutte ! du cœur (beaucoup), de l’enthousiasme, des évocations pleines de sensibilité sur l’enfance et l’espérance folle qu’elle charrie à condition qu’on lui foute la paix. On y relève des évocations sans ambiguïté des graves dérives de notre société (violence, terrorisme).
D’un poème à l’autre s’affrontent la joie et le désarroi, tandis que l’accablement et la volonté de ne pas désespérer se télescopent.
Une annexe complète le recueil composé par Krystyna. Elle y développe ses points de vue sur la fonction du poète et le rôle de la poésie. Un leitmotiv : « pour moi…». Car Krystyna n’ambitionne pas légiférer : elle fournit des pistes. Son propos est exigeant. A chaque poète, s’il l’entend, de tenter de le transcrire et plus encore de le vivre.
Dès lors, poète, un sacerdoce ???
N’exagérons pas. Mais qu’au moins le poète n’écrive pas pour ne rien dire. On ne peut s’interdire de penser au polémiste Léon Bloy qui évoque sans ménagement ces auteurs « qui n’ont absolument rien à dire et le prouvent loyalement dans des ouvrages de 400 pages… ».
Et que dire de cet auteur, sans doute de bonne volonté mais d’une hallucinante prétention, qui propose à la vente cette semaine le tome IV ( !) de son interminable anthologie personnelle ( !!!) en précisant 262 poèmes, 347 pages, port offert… Le quidam sait-il seulement ce qu’est une anthologie ? Pense-t-il séduire par une brouettée ? La solidarité des gens de lettres m’interdit de livrer le nom de l’intéressé.
Comme rappelé au début de cette étude, le poète, plus que tout autre écrivain, doit éviter de provoquer la torpeur du lecteur, cet ennui à livre ouvert qui conduit à ruiner l’attention et parfois à ne pas achever le livre.
Rassurez-vous, je ne me suis pas assoupi sur Poète prends ton luth, et entre dans la lutte !. Et c’est un critère absolu de confrontation à quelque chose de puissant.
Il existe deux autres critères qui caractérisent la rencontre avec une œuvre digne de ce nom :
• Avoir envie de la relire… et d’encore la relire. Aller au-delà de la découverte. Creuser le filon. Trouver le trésor et s’en nourrir.
• Y trouver quelques poèmes dont on pense « J’aurais aimé en être l’auteur ». Cocher certains vers à ne surtout pas oublier, comme la fureur / de ces trop jeunes führers ; J’ai du sang sur les mains quand j’oublie ; endormir la jeunesse, c’est faire de cadavres ; la fraîche brise de la joie…
En qualité de bon spécialiste de la déclamation, je m’interroge : pourquoi ne pas, intégrer l’un des poèmes de Krystyna dans un prochain récital public. J’y songe. Or le choix n’est pas simple… car il convient d’honorer la volonté de « ne rien déclamer qui ne soit excellent ».
Ce poème de mon choix, il faudra l’apprendre par cœur, l’insérer dans mon répertoire, mais en premier lieu dans l’Anthologie confidentielle où je puise à de certains moments pour me ressourcer. Démarche ésotérique où j’avoue ne prendre conseil que de moi-même. J’ai mon idée ; je la laisse mûrir.
La plupart des enquêtes de satisfaction se terminent sur la question « Recommanderiez-vous notre enseigne (ce produit, cette prestation) à vos amis » ?
Eh bien oui ! J’invite tous les amateurs de bonne poésie à lire Poète, prends ton luth, et entre dans la lutte ! Et, en toute complicité avec Krystyna Umiastowska, je souhaite que cette lecture stimule leur propre inspiration et les conduise à lutter. Car, pour terminer avec le père Hugo,
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent.
Lucien VAN MEER // 3 décembre 2020